Journal du festival

Billet du jour

©Jean-Jacques Brumachon - Salam - 13 copie
18 septembre

Salam, Agur

Rémi Rivière

Ce n’est pas parce que le festin est copieux qu’il faut en refuser les mignardises. En l’occurrence, le fraternel Salam, de la Compagnie NGC25, tombe sous le sens de la programmation de cette 32e édition du Temps d’Aimer la danse, en promettant même la synthèse d’une réflexion artistique sous jacente : la danse qui nous unit, qui abolit les frontières et fait voler, corps et âmes, dans une liberté impérieuse. Après onze jours de festival et près de 80 rendez-vous, on peut pourtant craindre l’écueil du lieu commun. Mais il suffit de planter la “complexité de faire la paix” et d’aller éprouver ces belles idées du côté de Ramallah, dans les territoires occupés. Pour louer la création contemporaine israélienne, chaque année à Biarritz, sait-on seulement comment les jeunes palestiniens s’ouvrent à la danse ? “Sur Internet” répond Hervé Maigret. Le chorégraphe de la Compagnie NGC25 est allé sur place, constater les difficultés sociales et admirer le dynamisme de la danse. Il est revenu avec deux danseurs illustrant cette école palestinienne de bric et de broc, adepte de dabké, une danse traditionnelle, comme de danses urbaines. Mais hors de question de les contraindre, ne serait-ce qu’à une chorégraphie. Plutôt les grandir sur le plateau en les confrontant à deux autres danseurs, l’un français, l’autre équatorien et un musicien qui construit sa musique en direct. La pièce s’est construite sur cette rencontre des corps et des langages, sur ces quatre personnalités qui finissent par faire ensemble. “Le corps ne ment pas” a coutume d’asséner Hervé Maigret, soucieux d’en déceler l’histoire. En l’occurrence, les histoires qui rapprochent plutôt que celles qui séparent. L’humanité, la solidarité, la liberté pour effacer les conquêtes et les combats de possession. L’histoire de la Palestine est aussi celle de l’humanité, relativise le chorégraphe. “On joue avec les frontières, on réduit, on rejette” énumère t-il. Et ce besoin de pouvoir, de conquête, de richesse. “C’est quoi notre frontière ?” questionne t-il. A l’inverse, la danse est le jeu du déséquilibre. Le faire l’amour, peut-être, comme un bonobo qui voudrait la paix sociale. Une manière de briser les tabous et de sauter les frontières, les murs ou les checkpoints. De reprendre possession de la terre, dans un cercle rassurant. Hervé Maigret n’oublie pas ce rapport à la terre, la terre arable, fertile, du paysan, dont les colons israéliens arrachent les oliviers comme on veut anéantir la culture. La terre qui propulse aussi, qui porte le pas du danseur et lui transmet, justement, les vibrations de son histoire. Installée en Bretagne, la Compagnie NGC25 a l’habitude de questionner l’humain dans son environnement, pas tant pour savoir si le bipède moyen s’épanouit dans son milieu naturel mais plutôt pour cerner “l’effet miroir de la nature” et son influence sur la danse. Hervé Maigret a même organisé des “expéditions artistiques” dans la jungle amazonienne, pour y danser. “C’est l’angle de vue du sensible qui permet de bouger les choses” clame t-il. Et puis ses hymnes, qu’il recueille comme une récompense, dans la portée symbolique d’un geste, en guettant le sacré en chacun, c’est-à-dire l’universel, au-dessus des tabous et des engeances. Le festival pourrait faire corps autour de cette idée, ce Salam qui veut dire “paix” et qui permet aussi de se saluer. Un agur basque, qui permet de rentrer dans la ronde des musiciens de Bilaka et de la troupe Amalabak eta seme, cet après midi sur le parvis du Casino. Un salam-agur lancé hier soir par Julen, danseur basque du Malandain Ballet Biarritz, qui expliquait son émotion de voir les danseurs du ballet interpréter des danses de chez lui, en déduisant qu’ils étaient donc chez eux. La danse redéfinit les frontières, la terre et les identités. Salam, agur. C’est l’avènement du Temps d’Aimer.

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17 septembre

La transition entre dans la danse

Rémi Rivière

En se déclarant l’an dernier “éco-responsable”, le festival le Temps d’Aimer a innové dans son engagement formel en faveur de l’environnement, en amorçant une première réflexion sur la place du spectacle vivant dans la transition écologique. Bien sûr, on ne parle pas ici de petits gestes citoyens —il y a belle lurette que Thierry Malandain fait la chasse aux lumières allumées et trie méthodiquement les poubelles du ballet. Plutôt d’une organisation et d’une réflexion globale pour engager la transition écologique dans le spectacle vivant. Quel est le bilan carbone d’un spectacle ? Et bien tout dépend d’abord de la façon de le concevoir, des décors, des tournées, des moyens techniques et de ces petits riens qui finissent par faire tout. Mais comme les danseurs ne voyagent pas en jets privés, il apparaît clairement que le premier impact carbone d’un spectacle, comme les plus belles histoires d’amour, c’est vous. Prenons le théâtre de la Gare du Midi, qui était bondé hier soir et décortiquons les trajets de ces 1300 spectateurs à la louche. Nul besoin d’aller plus loin dans l’étude, tout le monde sait que la grosse majorité de ce public a utilisé une voiture, avec parfois la circonstance atténuante de covoiturer. Le festival offre pourtant le bus à tous ses spectateurs et déplace ses spectacles dans tout le Pays Basque, jusqu’à Mauléon ou Saint-Jean-Pied-de-Port. Difficile d’aller au-delà sans directement détourner un bus de chronoplus ou creuser des autoroutes cyclables dans l’agglomération. Mais le ballet étant dépourvu de pelles, le festival se contente de prendre sa part de colibri : ses organisateurs roulent à vélo, artistes et techniciens ont leur gourde, la restauration des loges est assurée par un épicier bio et local, les impressions sont limitées au nécessaire, on peut payer en eusko, la monnaie complémentaire locale, et même l’encre de cette gazette, que vous recyclerez peut-être, est entièrement d’origine végétale. N’ayant pas vocation à forer pour exploiter du gaz de schiste, le festival s’attache donc désormais à améliorer les pratiques du spectacle vivant et particulièrement de l’art chorégraphique. 
Dans ce registre, les rencontres professionnelles qui sont organisées aujourd’hui s’annoncent passionnantes et promettent, outre de continuer à sensibiliser la profession, de “réfléchir à la mise en œuvre rapide et communes d’actions concrètes”. Passé le temps du diagnostic, l’an passé, place cette année à l’action. C’est en tout cas l’idée de Monique Barbaroux qui pilote ces rencontres, avec la double casquette de membre du Conseil d’Administration du Malandain Ballet Biarritz et d’ancienne haute fonctionnaire du ministère de la culture, déléguée à la transition éco-responsable. Et la facilité supplémentaire d’évoluer dans un monde de la culture “déjà très sensible aux questions environnementales”. “Quelque chose est en marche” estime t-elle. Avec toutefois des divergences dans le monde des musiques actuelles, des musées ou du cinéma —les bons élèves—, ou celui du livre ou de l’architecture et du design, —qui trainent encore la patte. Cette journée sera l’occasion d’échanger sur les pratiques, d’appréhender les dispositions actuelles du gouvernement, —par exemple les contraintes du ministère, qui, sous forme de bonus-malus, auront un impact dans la création—, de discuter fabrication économe de décor mais aussi impact environnemental des nouvelles technologies numériques qui se développent dans le spectacle vivant ou encore nourriture, avec par exemple la mise en place d’une plateforme de références pour alimenter les cinémas de produits sains et bios. Surtout, il s’agit dans l’immédiat de mettre en œuvre l’Objectif 13, un projet de recherche-action interrégional qui propose un diagnostic et un outillage pour décarboner le spectacle vivant et dont le CCN Malandain Ballet Biarritz est l’un des acteurs. Reste que, contrairement à l’industrie pétrolière, l’art chorégraphique n’est pas tant attendu sur ces mesures que sur sa capacité à transformer les imaginaires, à construire de nouveaux récits, à être un vecteur essentiel de la transition. 
En prenant le trait de côte de la grande plage pour horizon, le Temps d’Aimer érigera demain matin un festival écoresponsable sur l’Esplanade du Casino, avec des animations organisées par des ONG et un ramassage écocitoyen, pour joindre, comme de bien entendu, le beau geste à la parole. Même la Gigabarre, animée par le maître de Ballet du CCN, sera dédiée à l’océan. Sur l’Esplanade du Casino, le Centre de formation en danse de l'Ecole de Ballet-Studios de Biarritz prendra le relais, avant que le collectif After ne lance les promesses d’un nouveau monde possible. Il s’agira ensuite de danser pour la planète, des mutxiko, avec Amalabak eta Seme et les musiciens du Collectif Bilaka. De quoi introduire le spectacle du Casino qui clôturera cette scène thématique avec Salam, une pièce sur la fraternité et la paix, par la Compagnie NGC25. Une nouvelle histoire est en marche. La danse est le formidable vecteur d’un imaginaire enfin vertueux pour la planète. A condition, bien sûr, que ceux qui la portent soient exemplaires.

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16 septembre

Fandango Flamenco

Rémi Rivière

Après un vivifiant Fandango, qui lançait hier soir la pièce Gernika du collectif Bilaka, il est peut-être temps de s’attarder sur cette danse et sa mythologie, dans une fresque qui permettrait de se dégourdir les méninges et éventuellement les gambettes. Éventuellement, car au cœur de ce ¡Fandango!, présenté ce soir au théâtre de la Gare du Midi, il y a le légendaire coup de talon de David Coria et une puissance flamenca qui risque de déconcerter les ardeurs basques et, à tous les coups, de bouleverser quelques idées reçues. Comme si l’on retournait la péninsule ibérique pour étudier cette danse dans chaque province espagnole —et même au Portugal— au point d’en “symboliser le folklore”, appuie l’ancien premier danseur et chorégraphe du Ballet Flamenco d’Andalousie. Le fandango comme patrimoine traditionnel espagnol, comme fête totale, comme illustre parent du Flamenco et finalement comme “richesse universelle”, devient bien vite une clameur, à la lisière des danses espagnoles, des danses traditionnelles et de leur modernité. 
Pour David Coria, le flamenco est depuis belle lurette ce langage ancien qui parle à notre temps. Pour avoir grandi dans la tradition, il n’en a pas moins travaillé avec des chorégraphes à la marge. Né à Séville il y près de quarante ans, dans le berceau du flamenco, il a débuté à quinze ans sa fulgurante carrière de danseur au sein de la Compania andaluza de danza, avec passage remarqué dans le film de Carlos Saura, Salomé. Mais il a aussi travaillé avec les plus grands noms du Flamenco, les danseurs et chorégraphes Andres Marin, Rocio Molina, Maria Pages, Rafaela Carrasco et vole depuis plus de quinze ans de ses propres ailes, avec l’amplitude qu’on leur connaît. De cette expérience complète, biberonné par les plus grands, il retient une tradition de son temps, une grammaire ancienne qui fait le langage d’aujourd’hui. Une langue en constante évolution qui parle de nos besoins. “Le flamenco est toujours en cours d’élaboration” explique t-il, en l’élevant au rang “d’art polyvalent”. Suffisamment polyvalent pour s’attaquer, dans ce spectacle total qui mêle également musique et théâtre, à la vision de l’Espagne, à ses clichés et à ses réalités. Autant dire que ce voyage à bord de l’express ¡Fandango! va traverser sur les talons les peintures pittoresques d’une mémoire collective confrontée à ses propres clichés, d’une Espagne profonde, machiste et rustique, fière comme un taureau et enfin, encline à la fiesta et à la célébration. Voilà pour la fresque goyesque de cette corrida, jaillie d’une bande-son. Dans ce lien intime qui unit, dans le flamenco, les danseurs et les musiciens, c’est le chanteur David Lagos qui, le premier, a ouvert les hostilités avec le disque Hodierno. Monstre sacré de la musique Flamenca actuelle, c’est lui qui est l’inspirateur de cette pièce créée il y a deux ans et déjà bardée de prix, dont celui prestigieux de meilleur spectacle à la Biennale de flamenco de Séville. Le festival le Temps d’Aimer, qui a toujours gardé une solide connexion avec le flamenco, pousse cette année le bouchon en coproduisant, avec cette même biennale de Séville, une mise à nue et en lumière de la danse flamenca, Desde mis ojos, avec la danseuse Eva Yerbabuena et le danseur, chorégraphe, metteur en scène et musicien d’origine basque, Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola. Cette pièce sera créée demain soir à Biarritz, alors qu’Eva Yerbabuena vient de recevoir, jeudi dernier, le prix Giraldillo international à Séville “pour sa recherche constante de nouveaux langages et son travail incessant dans la formation et la transmission de la danse”. Pour faire bonne mesure, le nouveau chorégraphe associé au CCN Malandain Ballet Biarritz, Jon Maya, créera ce 29 septembre, toujours dans le cadre de la biennale de Séville, une pièce intitulée Yarin, avec l’un des plus emblématique chorégraphes du flamenco, Andres Marin. Le fandango flamenco de David Coria annonce peut être une alliance fertile entre le Pays Basque et l’Andalousie.

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15 septembre

Le basque c’est de l’hébreu

Rémi Rivière

Le final, c’est comme du Hofesh Shechter en danse basque” lance ce spectateur, en sortant ébloui de l’Atabal. La prestation de la Compagnie Kukai Dantza, dimanche soir, a fait des émules. Parmi le public connaisseur d’abord, qui voit évoluer, d’année en année, le chorégraphe basque Jon Maya et qui a été bousculé par l’explosion du cadre scénique et la déambulation des danseurs au milieu du public. Parmi les amateurs de danse venus d’ailleurs, qui perdent donc leur latin contemporain en cherchant un chorégraphe israélien qui parle basque. Et même parmi le monde professionnel où l’on se dit surpris qu’une telle proposition puisse venir de la danse traditionnelle. Il est donc temps de clarifier la novlangue qui pointe ou le fatras d’idées qui s’empilent dangereusement sur l’étagère, d’autant que la compagnie Kukai revient samedi soir, cette fois à Saint-Jean-Pied-de-Port et que s’annonce, ce soir à Biarritz, le collectif Bilaka et le danger imminent de faire passer le basque pour de l’hébreu. Disons-le d’emblée, les deux compagnies n’ont plus grand-chose à voir, dès lors que s’épluchent les relations entre les danses traditionnelles et contemporaines. La danse basque est contemporaine puisque elle est langage actuel, bien au-delà d’un parti-pris chorégraphique et il est donc vain d’opposer tradition et modernité. Jon Maya a été l’un des premiers, il y a une vingtaine d’années, à porter cette réflexion, en prenant appui sur la danse basque pour se proclamer danseur contemporain. Les enfants de Bilaka l’on fait sans réfléchir, quand la voie était déjà libre. Depuis, ils inventent une histoire chorégraphique singulière, dont la pièce Gernika, présentée ce soir dans le cadre du Temps d’Aimer, représente un jalon important. Gernika est une pièce dense et inventive, inspirée de la célèbre œuvre de Francisco Franco, qui plante justement la danse basque comme “ce qui nous fait”. Comme l’identité basque, elle est aussi “indestructible”, n’en déplaise aux obus en tout genre qui pèsent sur les danses ou les cultures traditionnelles. Avec l’ombre d’un célèbre tableau qui a marqué la peinture du XXe siècle, la pièce est également portée par deux auteurs contemporains, le musicien Stéphane Garin et le chorégraphe Martin Harriague, ancien artiste associé du Malandain Ballet Biarritz, élevé à l’école de la Kibbutz contemporary dance company, à Tel Aviv. Une nouvelle piste israélienne qui, finalement, raconte bien cet élan de la danse basque. Martin Harriague, danseur et chorégraphe si près du sol, a un rapport naturel avec la danse basque. “Les esthétiques se frottent” consent Zibel Damestoy, danseuse de Bilaka. “L’esthétique israélienne est proche de la notre” ajoute son collègue Arthur Barat, en enfonçant définitivement le clou. Car la danse basque est, au fond, comparable à la vivacité de la scène contemporaine israélienne. Il n’est que de constater le nombre de chorégraphe israéliens issus de la danse traditionnelle et qui prennent leurs appuis dans cette pratique. Certes, aujourd’hui, leurs créations sont mieux digérées, mais ils en ont déduit au moins ce langage proche du sol et quelques gestuelles qui surgissent parfois au gré des chorégraphies. Cette évolution préfigure peut-être les directions des compagnies professionnelles basques actuelles. Tout dépend finalement de la porte qui permet d’entrer dans la danse, pour le chorégraphe —comme pour le spectateur d’ailleurs. L’exemple israélien étaye finalement idéalement le propos actuel de la danse contemporaine basque. C’est en favorisant son développement qu’on en verra émerger la réflexion. Pour Arthur Barat, la chorégraphie de Martin Harriague a déjà permis de “développer l’écriture” du collectif. Le Ballet Malandain Ballet Biarritz vient d’accueillir le chorégraphe de Kukai dantza, Jon Maya, comme nouveau chorégraphe associé et s’est engagé à soutenir le collectif Bilaka pendant trois ans sous la forme d’un compagnonnage intitulé “artiste en territoire” qui dispense aides à la création, aides techniques et aides artistiques. Les conditions d’une pépinière pour que la danse professionnelle basque prenne son envol.

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14 septembre

Apocalypse maintenant

Rémi Rivière

Et maintenant l’apocalypse… La vraie, avec trompette, cavaliers et tout le tintouin. L’apocalypse, qui entrechoque déjà la programmation du Temps d’Aimer en un joli feu d’artifice, d’un théâtre à l’autre, depuis le Casino municipal où Samir Calixto présente une ode vigoureuse aux forces de l’amour dans un monde changeant, jusqu’à la Gare du Midi où Xenia Wiest érige en ballet l’espoir d’un bouleversement. Les deux chorégraphes se répondent ainsi en racontant la fin d’un cycle de civilisation et en convoquant les énergies qui en jaillissent pour sa guérison. Avec une quête amoureuse pour le premier, Samir Calixto. Et une grande odyssée humaine pour la seconde, Xenia Wiest. Un hasard de calendrier ou une réflexion de notre temps, qui connaît bien le précipice sous nos pieds. Mais pour être arrivés distinctement dans cette programmation, les deux artistes ont déjà en commun d’être des voyageurs nés, de relativiser les frontières, de créer dans un monde sans limite, de défendre la beauté et la puissance de la danse et même, de nourrir une histoire avec Biarritz. Samir Calixto était ce danseur-chorégraphe souverain des Quatre saisons, en 2013, et l’apôtre d’un Paradis perdu en 2015. Xenia Wiest est pour sa part née au monde de la création en remportant la première édition du Concours de jeunes chorégraphes de ballets organisé à Biarritz, en 2016. Elle a accompli un parcours prestigieux, jusqu’à la direction de ballet du Mecklenburgisches Staatstheater, à Schwerin en Allemagne, plus simplement intitulé Ballet X Schwerin. Pour le reste, il sera bien temps ce soir de comparer les émotions ressenties dans les deux salles. Si Samir est parti d’une œuvre et d’une époque (lire aussi au verso), Xenia Wiest a débuté son périple plus formellement, à cheval donc, avec les quatre cavaliers de l’apocalypse et le récit biblique. Et l’idée d’un tableau d’Albrecht Dürer représentant ces oiseaux de malheur que sont la faim, la maladie, la guerre et la mort. Un quatuor qui ressemble à un destin commun, celui de l’humanité toute entière et qu’il convient d’abord de définir. La maladie sera rampante, discrète et lente, mouvante comme un serpent et pleine de compassion lorsqu’elle aura mordu. La guerre, comme le chaos et la destruction. Il aurait été justice d’en faire un homme, mais la grande affaire, finalement, oscillant entre le combat viril et la bataille féminine, restera pour Xenia Wiest un impressionnant corps sans genre. La faim, vue d’Allemagne ou d’occident, n’est plus cet être famélique du tableau de Dürer mais presque son contraire, la vanité ou la faim d’appartenir, d’intégrer. La faim d’amour aussi. Reste la mort, la carte majeure à laquelle toute les autres ramènent inexorablement, une figure féminine attrayante qui scelle l’esprit de la pièce. Née en Russie et vivant en Allemagne, Xenia Wiest aurait pu figurer cette guerre qui ravage l’Ukraine. Elle en avait en quelque sorte, l’intuition, en lançant les hostilités avant même la crise du Covid, sur un registre tellement universel qu’il ne manque pas de se produire. Elle a choisi, pour faire galoper ses quatre chevaux, l’idée d’un fugitif, voyageur éternel, migrant impénitent dans le grand vol de l’humanité. L’exil ou le déracinement, elle en a pris sa part de solitude. Le temps d’interroger le grand cycle éternel de l’humanité, et ses préceptes bibliques qui deviennent miroir de notre société. Autant dire qu’il n’y a pas de point final à La nuit sans matin. Juste une virgule, se plait-elle à penser, en estimant que la mort est un simple passage. Et en enclenchant ce mouvement circulaire qui génère la vie sans fin et fait naître son flot de pensées ou d’émotions éternelles, comme une nouvelle prédicatrice qui connaîtrait les codes de son époque et la loi éternelle de la gravité des êtres pour y faire jaillir, dans un funeste destin, une croyance éperdue dans la beauté de la danse.

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13 septembre

Faire genre

Rémi Rivière

Une femme qui raconte, invective, chante, se moque, joue de la basse. Un slameur qui plante la parole poétique. Des danseurs qui font genre. La scène est savonneuse mais la Compagnie Auguste-Bienvenue s’en tire sans une glissade. Car attaquer la question du genre sur un plateau de danse, c’est prendre le risque indéniable de faire bailler le public ou de brandir les oripeaux de l’arrière-garde, surtout, d’ailleurs, si l’on s’en tient aux deux seules identités sexuelles de l’homme et de la femme. Un propos binaire qui ramène bien plus loin que la danse contemporaine à papa, ou que l’androgynie des années 80, et l’on se moque bien, en 2022, que le rôle phare du Boléro de Béjart soit interprété par un homme, une femme ou n’importe quelle autre identité, sexuée ou non. La danse n’a plus d’autres représentations à fournir et aucune production ne pointe pour annoncer de nouvelles constructions de genre. La question des rapports sociaux de sexe reste en revanche une question sociale et, sur les plateaux comme dans la société, on se questionne par exemple sur la représentativité des femmes chorégraphes. Dans les débats qui animent en ce moment le Temps d’Aimer, au sein du Focus Caraïbe, on regrette aussi le manque d’hommes dans la pratique du quadrille guadeloupéen. Ou au Burkina Faso, le manque de femmes dans le monde de la danse professionnelle. C’est ce dernier thème qui a emporté la Compagnie Auguste-Bienvenue pour entamer une résidence de création à Biarritz, en avril dernier, afin de présenter, ce soir, la pièce Monsieur vs/ou/+/= madame. Une création, donc, qui annonce bien le frottement homme/femme sur scène mais qui en évite les écueils tant sur la forme que sur le fond. Les tableaux, dont les lumières ont été travaillées au théâtre l’Olympia d'Arcachon, adoucissent un propos qui cherche la complémentarité entre l’homme et la femme, par bonheur à parité sur le plateau. Des points de vue qui plantent des êtres contraints, ou pour le dire comme aujourd’hui, les hommes souffrent aussi de la société patriarcale et les femmes peuvent aussi triompher. Mais la danse réunit bien des divergents, surtout lorsqu’on aborde la Kizomba, genre de tango d’Angola qui a inspiré les chorégraphes ou la Salsa. Pour le reste, le beau mec en tutu est un classique qui a ses aficionados et aficionadas et qu’il faut prendre aujourd’hui, justement comme un genre. La réflexion d’Auguste Ouédraogo et de Bienvenue Bazié, qui composent depuis plus de vingt ans cette compagnie bordelaise, vient de plus loin. Du Burkina Faso donc, et d’un engagement de près de quinze ans pour encourager les jeunes danseuses Burkinabè à franchir le pas de la professionnalisation. Et dans ce registre, il y a du travail. Les deux danseurs et chorégraphes se sont connus à Ouagadougou, au sein de la Troupe polyvalente les bourgeons du Burkina qui dispense l’apprentissage de la danse, du chant, du théâtre, des arts plastiques. Ils on créé leur compagnie dans la capitale du Burkina Faso, avant de prendre le large pour l’Europe, un peu par hasard et à force de contacts en France. Reste que “on a dû batailler pour faire de la danse notre métier” raconte Auguste. Le regard de la société, l’inquiétude des parents, “et pour les filles c’est doublement compliqué” ajoute Bienvenue qui décrit les préjugés des “femmes de mauvaise vie” qu’on a bien connus sous notre longitude. Tout cela contribue à éloigner les femmes des métiers de la danse, avec, il est vrai, des variations en danse classique, contemporaine, ou traditionnelle. Et une évolution tout de même, depuis ces dernières années, avec un engagement notable d’une jeune génération de femmes. Après avoir écrit des pièces pour les femmes, jeté des ponts entre la France et le Burkina pour créer les conditions d’un travail professionnel, les deux danseurs et chorégraphes abordent pour la première fois dans une pièce leur réflexion de fond. Et enfilent le tutu.

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12 septembre

La danse inspirée de Pietragalla

Rémi Rivière

Marie-Claude Pietragalla attire les foules. Elle recevait hier matin, en toute simplicité, plus d’un millier de personnes agglutinées sur une centaine de mètres de Gigabarre, saluant à la pelle et reprenant à la baguette les postures, dans un fatras de novices, de petites filles en tutu, de danseurs aguerris, d’autres timorés qui reproduisent à distance une ébauche de consignes et d’anciens qui déploient leur corps comme on s’étire de bon matin face à l’océan. Dans le doute que certains y piquent une tête, elle prévient : “pas de mouvement en apnée”. Car le souffle est la clé pour libérer le mouvement et entrer dans la danse d’une femme qui veut transmettre son art par le chemin des sens, dans la beauté, la poésie et la générosité d’une philosophie de vie. 
Pietragalla est La femme qui danse, dans l’intitulé de ce spectacle qui propose, ce soir, un voyage vertigineux dans l’expérience d’une ancienne Étoile de l’Opéra de Paris. Mais il ne s’agit pas de raconter une vie. Plutôt d’embarquer, pour un voyage sensoriel, dans l’intimité de l’artiste. Certes, inspirée par les grands noms de la danse qu’elle a côtoyés, Maurice Béjart, Carolyn Carlson, Roland Petit, Mats Ek, Rudolf Noureev. Mais au plus près de son souffle. “Que le spectateur comprenne que c’est à travers le souffle que jaillit l’effort” exhale t-elle. Sinon, comment insuffler cet art du mouvement et de l’instant ? Cet art de la vie en somme, qui sur scène se nourrit de mots. La femme qui danse est aussi une femme qui écrit, des pleins et des déliés, sur papier lisse. De ses témoignages écrits, réflexions ou sensations sur la danse, Julien Derouault, avec qui elle partage la vie du Théâtre du corps, a suggéré cette pièce où elle commente en direct, avec le corps dansant, en prise avec son sujet, comme une écriture qui saccaderait en fonction du sens des mots ou à l’inverse, comme si les entrechats de la plume devenaient parole. Une habitude que les deux chorégraphes ont pris, en flirtant avec le théâtre ou d’autres formes d’art, non pas pour contourner l’art de la métaphore qu’est la danse, mais pour mieux en explorer l’odyssée intérieure et sa poésie. Ce micro, connecté au souffle de Marie-Claude Pietragalla, est le tempo de La femme qui danse. Mieux, avec La Muse en circuit, le centre national de création musicale d’Alfortville —où est basé le Théâtre du corps—, ils ont élaboré, outre un travail sur l’amplification de la voix, des capteurs qui commandent le tempo de la musique et donc de la lumière déjà synchronisée par des automatiques. “Le corps devient chef d’orchestre” se réjouit Marie-Claude Pietragalla. La danseuse inspire et expire toute la pièce, dans un élan de générosité exigeant, qui mêle performance d’actrice et de danseuse, dans la volonté d’insuffler et de transmettre à la jeune génération l’art de l’instant, la danse par l’humain. Une introspection publique comme la façon moderne de perpétuer une transmission orale si bien ajustée à l’apprentissage de la danse. Un réel enjeu pour Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault qui ont créé, à Alfortville, un Centre de formation d’apprentis destiné aux métiers de la danse et du spectacle vivant. Une façon de “garder un regard d’enfant” dit Marie-Claude Pietragalla, ou peut-être de “puiser l’énergie de la jeunesse”, s’amuse t-elle. Après quarante ans de carrière, à l’âge où les corps de danseurs sont usés, la danseuse corse porte belle et donne le change. La source de jouvence est peut-être dans ce rythme intérieur, qui donne sens au mouvement, l’habille de mot, l’érige en philosophie de vie, met le corps en rapport avec les éléments. “Tout se passe entre la terre et le ciel, la force et l’élévation de l’esprit” dit-elle. Le corps en appui et le geste qui cherche haut. Le souffle qui aspire à devenir conscience. 

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11 septembre

Souffle caribéen

Rémi Rivière

Il y a d’abord le cercle, qui unit le quadrille guadeloupéen et le hip hop. Un espace commun dont l’usage diffère cependant entre battle solo ou danse en couple ou en groupe. Et puis les codes vestimentaires. Comme dans le hip hop, “on retrouve une coquetterie dans nos danses” remarque Chantal Loïal, meneuse de la compagnie Difé Kako, qui présentait hier soir au Casino Municipal la pièce Cercle égal demi-cercle au carré. Le cercle, pour parler de quadrille, car c’est dans cette quadrature que la chorégraphe guadeloupéenne tente de réconcilier une tradition avec la vigueur de la jeunesse, la campagne et les danses urbaines, la virtuosité avec le tout âge. De quoi interpeller, au Pays Basque, cette manière de réappropriation culturelle énergique et colorée. “Je fouille dans les racines pour ériger un seul arbre” explique t-elle. “This is the rhizome of the night” aurait-on pu siffloter hier soir en quittant le théâtre pour rejoindre, sous escorte des danseurs de Briscous Oinak arin, le bal Konsèr déchaîné des guadeloupéens. Car la petite musique, derrière le battement sourd du tambour, martèle bien l’idée de racines mêlées et profondes, ou plutôt des rhizomes, si chers au penseur martiniquais Edouard glissant, dans leur faculté de porter des bourgeons et de diversifier une plante à partir de sa base. La base, en l’occurrence, ce sont les traditions dansées que fouille avec gourmandise Chantal Loïal pour les confronter sans crainte de les effacer et “recréoliser” sa culture, comme on pollinise un arbre. La créolisation, dont Édouard Glissant fut un chantre, n’est pas la modernisation d’une culture mais la créativité du métissage culturel ; un nouveau fruit. Cela n’enlève pas la nécessité de sauvegarder les traditions de danse des Antilles. Si la Compagnie Difé Kako en est à la réappropriation de ce patrimoine, l’heure est encore, en Guadeloupe, à l’inventaire et à l’écriture du répertoire. Aujourd’hui centre d’intérêt des chercheurs, le quadrille s’inscrit dans la tradition orale d’une population vieillissante et dans l’urgence, comme hier au Pays Basque, d’en sauver les fondements. Les jeunes préfèrent les danses urbaines et rejettent surtout cette tradition issue de la culture du colonisateur. On touche, bien sûr, à la question de l’identité. Les tambours africains, oui. Le quadrille européen, non. “Beaucoup de jeunes n’en veulent pas parce qu’on sait que ce patrimoine est passé sous nos chaînes” explique Chantal Loïal. La question est complexe et ramène au fondement de l’identité créole, dans la continuité de cultures africaines ou à l’inverse en dépossession de celles-ci. La créolisation est une nouvelle voie qui revendique une identité propre née du frottement des circonstances culturelles multiples. Le bateau qui emmène les identités dans la pièce de Chantal Loïal, comme le “passage du milieu” qui symbolise la mort et la renaissance de cette culture contrainte. Ou comme le bateau basque qui a peut-être amené une pratique des mutxiko, s’amuse à croire Chantal Loïal, en évoquant le quadrille avec commandement, c’est-à-dire quand les pas sont énoncés. De quoi faire sourire la Compagnie Maritzuli qui donnera le change aujourd’hui et mardi en produisant quelques quadrilles basques, en invitant notamment les géants d’Irun. Tout cela nous ramène à l’objet d’un large Focus caribéen dans le festival et à la confrontation des expériences. Au Pays Basque, le processus de réappropriation et de transmission des danses traditionnelles semble déjà mieux avancé, que ce soit dans la sauvegarde d’un patrimoine, la constitution d’une identité ou dans la structuration de la vie quotidienne. Mais les questions restent les mêmes. Sous l’intitulé “Sauvegarder et promouvoir les répertoires basques et créoles : enjeux et problématiques actuelles”, il s’agira, dès aujourd’hui et jusqu’à mardi, d’échanger librement sur les pratiques, d’un bout à l’autre de l’Atlantique, avec le monde de la culture basque et une trentaine d’acteurs culturels caribéens. “Comment conserve t-on ? Comment transmet-on ? Comment la chorégraphie affronte cette question d’héritage ?” questionne Marie-Christine Rivière, coordinatrice à l’origine de cette rencontre, qui voit dans ces danses traditionnelles une “clé de lecture et de rapprochement”. Un échange simple fondé sur la pratique, davantage que sur la théorie et qui peut aider à “grandir ensemble”. Outre la compagnie Zimarel - Léo Lérus qui se produira mardi, le festival illustrera également cet échange avec les approches différentes de la compagnie Maritzuli, encore dans l’inventaire des danses traditionnelles, de Mizel Théret, aujourd’hui à Anglet, qui a toujours vécu librement sa condition de danseur basque contemporain et surtout du collectif Bilaka, jeudi au Casino, jeunesse dorée qui vit la danse basque au présent ou de Jon Maya, l’un des pionniers, il y a vingt ans, du renouveau de la danse basque, qui portera justement la question Eta orain zer? (“Et maintenant, quoi ?”). Un peu par hasard puisqu’il s’agit plutôt, pour le nouveau chorégraphe associé au Malandain Ballet Biarritz, de rapporter le temps d’incertitude de la crise du Covid et “d’occuper un espace vide”. Un espace qu’il emplira sans problème aujourd’hui à Biarritz et samedi à Saint-Jean-Pied-de-Port, en se nourrissant du travail d’inventaire “nécessaire” et judicieusement déjà effectué, pour vivre sa danse basque de manière contemporaine et conceptuelle, en promettant qu’“on peut aller très loin”. Hier à Montréal, les danseurs du Malandain Ballet Biarritz présentaient justement le souffle basque, écrit par Jon Maya, comme le second souffle d’une culture vigoureuse. 

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10 septembre

Part d’étoile

Rémi Rivière

Né dix-huit minutes après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, Martin Harriague continue de déplacer les plaques tectoniques à chaque petit pas d’homme. Plongé dans une ardente introspection, le jeune chorégraphe basque lançait sa générale trente minutes avant la mort de la reine d’Angleterre, avant d’anéantir, avec la seule idée de “manger là”, toute possibilité de publication de la gazette d’hier, condamnant, à coup de poisson allergisant, une vitale partie de la rédaction à finir la nuit aux urgences. Pour le reste, le chorégraphe, associé il y a peu au Malandain Ballet Biarritz, a tout de même persisté dans ce qu’il sait le mieux faire, lors de la création de cette pièce sobrement intitulée Starlight : distribuer du bonheur. Tout en soulevant, sous le tapis d’un nouvel accouchement nucléaire, une dense poussière réfléchissante. Car cette fois, Martin s’intéresse à l’infiniment petit, l’atome de sa création, ce qui l’anime lorsqu’il danse, suspendu au fil d’autres chorégraphes ou lorsque, marionnettiste, il se heurte aux commandes et aux cadres imposés. Une crise d’avant quarantaine, en somme, quand le Temps d’Aimer a plutôt l’habitude de voir défiler des vétérans lorsqu’il s’agit de raconter sa vie sur scène. “Je suis peut être en fin de carrière ?” s’amuse t-il à s’inquiéter. 
Rentré un peu par hasard dans le festival, en 2017, par la plus grande fenêtre, Martin Harriague était alors un danseur phare de la Kibbutz contemporary dance company et il plantait vigoureusement l’affiche de la 27e édition. Depuis, le basque a fait du chemin, comme danseur et surtout comme chorégraphe. Douze pièces ces trois dernières années, une réflexion tous azimuts, un engagement total et des sentiments mêlés que l’artiste, le vrai, a un besoin urgent de peigner. Starlight n’est pas une plongée égomaniaque de chorégraphe d’Instagram, mais la recherche impérieuse d’un sens à la création, la quête d’une pulsion originelle. Tout le monde n’a pas, comme Béjart, la facilité de changer de Dieu. En l’occurrence, le petit Martin Harriague, costumé de bric et de broc, reste fidèle à ses démons en string vert et au culte de Michael Jackson. Il faut, bien sûr, avoir beaucoup douté pour produire pareille foi. Faire vœu pieux dans la vérité de l’enfance. Faire retraite dans un entre moi, dans une liturgie à la fois douloureuse et festive, qui fait ressurgir des cadavres frétillants et permet des les contempler en croquant du pop corn. Le chorégraphe seul en scène est à la fois ministre de son culte et marabout, organiste et chanteur pope, danse thérapeute et moine dévot pour embrasser le costume de son créateur, psalmodier une ligne de basse qui fait revivre le Tout-Puissant, vaticiner un Thriller qui nous est apparu à tous il y a quarante ans, dans la sainte petite lucarne familiale, la version longue avec ses interférences, images pieuses et enneigées des années 80, dans la résurrection de zombies miraculeusement dansants. 
L’évangile selon Martin est un déluge de sens, une madeleine de Jackson, qui fait revivre la douceur maternelle et le salon familial, la cène de la première scène et l’envie intacte de toucher au piano, de pousser le canapé, d’écrire une chanson, d’enfiler le costume de lumière de la pop star et de l’habiter avec sa belle expérience de danseur. “Par la danse on comprend qu’il donnait tout” souffle Martin. Ce danseur tellurique reconnecte un terroir fertile. Et poursuit peut-être une réflexion arable sur la dramaturgie, la scénographie, la musique live qu’il a par exemple explorées dans la création de Gernika, pour le collectif Bilaka, et qui sera présenté ce jeudi au Temps d’Aimer. Au fond, plus que le Créateur, Martin Harriague questionne la toute puissante création. Et dans son dénuement, cette mise à nue complexe d’orgueil et de pénitence, c’est finalement le public de la danse qui lui donne sa bénédiction, en rémission de son péché d’adulation et de cette incartade vers le stand-up dont on comprend la tectonique artistique et dont il revendique sa part de lumière et d’étoile.

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8 septembre

Le Temps Aimant

Par Rémi Rivière

Dans leurs costumes baroques, les académiciens semblent appartenir à une rigide éternité, en marge de la vie, dans cette antichambre de feutre et de dorures où l’imaginaire populaire les érige en ferrailleur du sens des mots ou en Highlanders, ces autres immortels qui portent l’épée. Mais il faut savoir que Thierry Malandain a préféré l’humble makila basque à sa ceinture et que ses collègues ont aussi de quoi briser menu pas mal d’idées reçues. D’abord, parce qu’ils font partie de l’Académie des beaux-arts et qu’ils sont sculpteurs, peintres, architectes, cinéastes, photographes, compositeurs, artistes et, depuis 2018, avec la création d’une nouvelle section voulue par le secrétaire perpétuel Laurent Petitgirard, chorégraphes. Ensuite parce qu’ils ont une mission d’intérêt public pour faire avancer l’art et quelques atouts pour cela. “Ils sont élus à vie et ne subissent donc pas de pression”, détaille le secrétaire général de l’Académie des beaux-arts, Cyril Barthalois. Ils ont aussi “une carrière déjà établie et n’ont pas d’enjeu professionnel” et “ils nourrissent leurs réflexions de manière pluridisciplinaire en se réunissant chaque semaine” en dehors de leurs sections respectives. Outre un rôle de réflexion et de proposition, l’Académie des beaux-arts aide aussi directement les artistes en difficulté, ou favorisent la création pour près de deux millions d’euros chaque année. Après un vif et symbolique Aurresku d’honneur sous la Coupole de l’Institut de France, cet hiver à Paris, lors de l’intronisation de Thierry Malandain, l’Académie débarque aujourd’hui à Biarritz pour l’ouverture du festival et pour y rencontrer les directeurs des ballets d’opéra et des ballets de Centre chorégraphiques nationaux. L’occasion d’échanger sur la création et l’art chorégraphique, avec notamment la présidente Astrid de la Forest, le secrétaire perpétuel Laurent Petitgirard et les académiciens de la section danse Angelin Preljocaj et Carolyn Carlson —Blanca Li étant retenue par la Mostra de Venise. L’occasion également de prendre le pouls d’un festival qui a fait de la diversité des danses sa marque et qui est aujourd’hui rattrapé par l’éclectisme des créations. Et le signe du rayonnement du festival biarrot.

Un vrai lac des signes, d’ailleurs ce festival. Signe d’expansion, d’ampleur, de convergences et d’envergure. Signe qui ne trompe pas et même, peut-être, s’il faut contenter l’éternel Tchaïkovski qui sera bousculé lundi par les secousses de l’électro et le corps vibrant de Marie-Claude Pietragalla, signe des temps. “Besoin de changer d’horizon”, analyse Thierry Malandain. “Besoin impérieux de rêver, d’aimer et d’espérer”, appuie encore le directeur artistique pour justifier d’une foisonnante 32e édition. Avec ou sans palmipède, l’envol de ce festival, plébiscité comme jamais par le public, est aussi contenu dans ses gènes. Car le Temps d’Aimer signe et persiste dans ses convictions qui sont le partage, l’éclectisme, les collaborations entre artistes, l’aide à la création, la rencontre avec le public et l’appui sur son territoire. Deux jours de festival en plus. 82 rendez-vous et 31 compagnies sont attendues à Biarritz jusqu’au 18 septembre. Les salles sont prises d’assaut. La danse dévale dans tout le Pays Basque. On vient de loin pour prendre le pouls de la création. Le Temps d’Aimer devient aimant. En suivant la piste des six ballets qui sont cette année invités, on peut suivre les lignes de force du festival. La création, avec la pièce d’Angelin Preljocaj et la collaboration puisqu’il réunit ses danseurs et ceux de l’Opéra national de Bordeaux, comme de nombreux artistes qui cette année s’associent pour créer. L’irrigation du territoire avec le Ballet de Loraine qui se produira à Saint-Pée-sur-Nivelle, Bardos et Mauléon. La dimension internationale avec le Ballet du Grand Théâtre de Genève et le chorégraphe star Sidi Larbi Cherkaoui. L’émergence de jeunes chorégraphes avec le Ballett X de Schwerin et la prometteuse Xenia Wiest, qui avait remporté le premier concours de jeunes chorégraphes de Biarritz en 2016. Et enfin, la dimension populaire, avec le spectacle gratuit du Malandain Ballet Biarritz dont les danseurs ont pioché librement dans le répertoire du chorégraphe. C’est autour de ces axes que s’est construit le point de gravité du festival. Le champ magnétique du temps aimant.

Le journal vidéo

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17 septembre
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9 septembre
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8 septembre