Rémi Rivière
Le spectacle est vivant ! Cette évidence du Temps d’Aimer se rappelle à nous dans toute sa fragilité à l’heure de clôturer le festival. Le Ballet de l’Opéra National de Bordeaux doit revoir sa copie pour des raisons techniques et parmi les trois programmes proposés, remplace L’amour sorcier qui nous était promis. La nouvelle création de ce bon vieux ballet était aussi prétexte à saluer, à Biarritz, l’écriture puissante de la chorégraphe basque Iratxe Ansa, devenue en quelques années l’une des figures de la création contemporaine. Avec sa belle énergie, elle prendra toutefois les manettes de la Gigabarre sur les coups de 11h, avec supplément d’enthousiasme : elle trouve l’idée de cette classe de mer « géniale » et s’octroie en prime trois jours au Pays Basque pour retrouver sa famille avant de reprendre sa course vers Barcelone, Madrid et Buenos Aires où l’attend le Ballet contemporain du théâtre Saint Martin. Elle a déjà sélectionné les 14 danseurs qui intégreront bientôt son Paradis perdu et une compatriote basque pour la musique, la compositrice Beatriz Arzamendi. Cette Gigabarre sera ses seules vacances d’été, « à la maison », dit-elle. Une maison qu’elle connaît, pour participer au jury du Concours des jeunes chorégraphes de ballet.
Sa carrière de danseuse, notamment à la Compagnie nationale de danse d’Espagne, au Nederlands Dans Theater ou entre les mains de William Forsythe, a débuté à Ereintza dantza taldea, la troupe de danse basque de Errenteria. On lui remarquait un petit talent, qui l’a menée au conservatoire de Donostia puis, à 14 ans, au ballet d’Allemagne John Cranko Schule, à Stuttgart. « J’étais comme une petite danseuse de Errenteria », se rappelle-t-elle, bien loin de sa famille et des amis de l’ikastola. Mais à 18 ans, Iratxe Ansa était déjà en piste pour débuter une carrière européenne qui finalement sera saluée, en 2020, par le Prix national de danse en Espagne.
Contre la sécurité d’une compagnie attitrée, Iratxe Ansa s’était déjà mise en « free lance » pour butiner les genres, les écritures et « essayer toute chose » avec gourmandise. Jusqu’à cette résidence de création, à Madrid, avec son mari, le danseur Igor Bacovich.
Chorégraphie
D’autant qu’elle s’en souvienne, Iratxe Ansa s’est toujours intéressée à la chorégraphie. « Je chorégraphiais tout le temps », se rappelle-t-elle. Dans un monde largement tenu par les hommes, elle n’imaginait pas franchir le cap et sans vraiment s’en rendre compte, développait son intérêt, se sentait bien avec les chorégraphes et participait à l’élaboration de leur création, de workshops en idées. Jusqu’à cette petite résidence où Iratxe Ansa s’est brutalement emballée pour l’écriture de pièces. Le couple a fondé la compagnie Metamorphosis Dance et créé une première pièce, Al desnudo, en 2019. Cet élan aurait pu être douché par la pandémie que l’on sait, mais le couple a aussi été invité à officier comme chorégraphes associés. « Pour voir si ça nous plaisait de travailler comme ça », annonce-t-elle. Elle n’y a trouvé qu’avantages, au point de mettre en veille sa compagnie en 2023. « Je me sens libre dans des compagnies différentes », explique-t-elle. Bien sûr, son carnet de commandes est plein et elle a trouvé une voie pour continuer d’apprendre, évoluer sans cesse et surtout se concentrer sur ce qu’elle aime. A savoir, « le travail de studio avec des vrais gens », c’est-à-dire la création pure, plutôt que tous les à-côtés liés aux responsabilités d’une compagnie. « Beaucoup de gens sont chorégraphes et que font-ils ? » interroge-t-elle. Elle, enchaîne les ballets, relève chaque création comme un nouveau challenge, se distingue par une écriture à la fois technique et physique, fait la part belle au travail au sol mais ne se refuse rien, même pas les pointes lorsqu’elle dirige le Ballet de l’Opéra national du Capitole. Au fond, classique ou contemporain, Iratxe Ansa ne s’interdit rien et en refusant les cases, colle finalement à la danse d’aujourd’hui. De l’or en barre pour les ballets. L’important est de « créer un monde ensemble », dit-elle lorsqu’elle découvre une compagnie. Exactement le programme qu’elle fomente pour diriger ce matin la Gigabarre. Elle rit de ne jamais avoir fait ça, rappelle qu’elle aime donner la barre au piano, trouve « magnifique » de partager et de transmettre, se réserve de passer aussi de la techno, des grosses basses ou Nina Simone, annonce que « ça fait du bien à tout le monde de bouger », établit que la danse est une communauté. Ainsi parée, que peut-il advenir d’autre que du bonheur ? « On verra ce qu’il se passe… » sourit-elle.
Rémi Rivière
C’est vrai qu’à Biarritz, les théâtres ont pignon sur rue. Pour autant, les fondateurs du Temps d’Aimer ont pris une vraie résolution lors de la création du festival, il y a 36 ans, en choisissant de prendre la rue, de déverser les théâtres au plus près du quotidien des habitants. Si la démarche semble aujourd’hui couler de source à Biarritz, durant ces 10 jours bénis, l’histoire aurait pu être bien différente et se dérouler sous la lumière confinée des plateaux, qui ne manquent pas non plus dans la cité impériale. La réflexion s’impose aujourd’hui dans le flot des propositions qui courent les rues, places, parcs, frontons, plages ou l’emblématique Gigabarre. Tout cela contribue bien sûr à populariser la danse et finalement à remplir les théâtres, à l’image des répétitions publiques qui relient quotidiennement le jardin au théâtre. La rue peut être un boulevard pour la scène. Mais la pratique de la danse dans la rue soulève aussi d’autres questions pour les artistes comme pour le public. Leurs rapports sont certes privilégiés, mais la forme doit par exemple composer avec les éléments extérieurs. Sur une frontière ténue et souvent bafouée au festival, danses de rue et de plateau charrient également leurs préjugés populaires ou savants.
Le programme de ce samedi ne déroge pas à la règle et illustre parfaitement les enjeux d’une pratique occasionnelle ou systématique. Pour Myriam Arkaia, fondatrice il y a déjà 20 ans du programme Dantza Hirian (« La danse dans la ville »), danser sur le macadam permet de toucher un public qui n'irait jamais voir de danse contemporaine au théâtre. Deux lauréats de cette initiative transfrontalière sont chaque année présentés au Temps d’Aimer. « L'espace public permet une rencontre beaucoup plus directe et spontanée » défend Myriam Arkaia, ancienne danseuse classique et contemporaine convertie. Avantage : pas besoin de rameuter, tout est dans l’attaque éclair : « La danse apparaît au cœur de la vie quotidienne, sans que le spectateur ait nécessairement décidé à l'avance d'assister à un spectacle ». Inconvénient, les danseurs doivent briser un quotidien et imposer leur poésie. Par exemple sur le plateau somptueux du phare de Biarritz où se déploiera aujourd’hui la compagnie Altraste Dantza pour un Boléro. Et c’est aussi l’idée du spectacle présenté aujourd’hui place Clémenceau, toujours dans le cadre de Dantza Hirian, par Idoia Rodriguez et justement intitulé Nondik (« d’où »). D’où on vient, à qui on s’adresse. L’initiative relève alors de la performance artistique, mais elle trouve également une réalité plus naturelle.
Acte commun
Pour Bettan, qui se produira ce soir sur la scène de la Grande Plage avec la troupe souletine Txingili’K, danser dans la rue est un acte « commun ». La danse basque et souletine se forge dans les fêtes de village, comme la plupart des évènements culturels. Pour le jeune danseur, le théâtre devient intimidant et la prise directe avec le public de la rue, un laboratoire idéal pour mêler sans manière la danse au théâtre, au chant, à la musique en live et aux hybridations de la danse souletine avec la valse, la danse africaine, ou la danse contemporaine. « La rue apporte une grande proximité avec le public et on aime beaucoup jouer avec eux. Les émotions ressenties sont tout autres et la ferveur, les sourires et les encouragements, nous permettent de nous surpasser » se réjouit-il, espérant ainsi « oublier l’intensité du spectacle ». Bettan en sait quelque chose puisque le groupe Txingili’K a débuté en 2023 avec un spectacle de rue avant de créer, avec l’aide de l’association Berritza, un spectacle sur scène. Bien que l’expérience fut « très enrichissante », le groupe a souhaité renouer avec « la proximité du public » dans cette nouvelle création qui évoque justement une noce d’amour et d’amitié et le bonheur simple de danser. Cette interaction avec le public peut aussi être une contrainte. Pour Idoia Rodriguez, « travailler dans la rue exige une préparation physique et mentale ». Les corps doivent s’adapter au sol, aux distances, au bruit, à la météo, au public… Dans Nondik, la danseuse explore en solo la façon dont le corps peut vivre le changement, le doute et la désorientation. « C'est ce qui m'intéresse le plus, dit-elle, être préparée, mais aussi être prête à réagir à ce qui se présente ». L’espace cesse alors d’être un simple lieu de représentation et devient « un élément actif de la création » abonde Myriam Arkaia qui entend ainsi « transformer la relation entre l’artiste et le spectateur ». « Il y a quelque chose de plus immédiat, de moins protégé et, d’une certaine manière, de plus démocratique » estime-t-elle. Reste que les danses urbaines d’Idoia ou la danse basque de Bettan ont leurs habitudes sur le pavé. Ce sont ces danses que le Temps d’Aimer a toujours convoquées à Biarritz en refusant les huis clos des théâtres. Montrer les danses populaires dans leur milieu naturel. Et dans le même élan, rendre populaires les les spectacles de plateau.
Rémi Rivière
Il suffit d’une seule étincelle pour éclairer les ténèbres. Cette idée simple et rassurante pourra aisément nous faire la journée de festival, alors que la programmation s’ouvre à Hervé Koubi et son flamboyant Sol Invictus. C’est que la métaphore s’applique tout autant au chorégraphe qu’à son œuvre, genre de rite solaire qui dit l’urgence de la vie et de l’humanité, acte de joie et de résistance. C’est aussi la petite musique d’Hervé Koubi, aussi inclassable que ses créations, qui tient une place à part dans le panorama français de la danse. Sa compagnie est déployée sur quatre lieux, à Calais, à Grasse, à Cannes et à Brive-la-Gaillarde. Il y développe forcément une « Danse nomade » et une « Académie mobile » en guise d’action de médiation. Mais reste non identifié à un style de musique ou à un territoire défini. Pas de ci ou pas de ça, Koubi est maudit des conventionnements et des soutiens publics mais s’offre paradoxalement le succès et de belles tournées internationales. Dans les ténèbres de la reconnaissance institutionnelle, il est une étincelle qui aligne joyeusement 17 danseurs et s’autofinance presque entièrement. Thierry Malandain dit que « ses œuvres sont toujours très belles » et qu’il « fonctionne sans l’Etat ». Un compliment, qui le hisse au rang de Maurice Béjart ou de Marius Petitpa, deux illustres exilés. La gloire. De quoi lui faire une place à part dans la programmation d’un festival qui aime dénicher et accompagner les talents. Hervé Koubi s’est déjà produit deux fois au Temps d’Aimer et il ne compte plus les accueils en résidence : « au moins cinq fois mais sûrement sept ou huit.. » essaye-t-il. Avec Thierry Malandain aussi, c’est une longue histoire, qui date d’une trentaine d’années et de ses débuts de chorégraphe. Docteur en pharmacie, danseur passé par l'Opéra de Marseille et le CCN de Nantes de Brumachon, Hervé Koubi pensait faire famille en écrivant la danse et Thierry Malandain a été « l’un des rares » à le suivre.
Cette idée de faire famille traverse l’œuvre du chorégraphe depuis toujours. Comment danse-t-on ensemble ? Comment faire attention à l’autre ? Comment rassembler ? Comment vivre ensemble, en somme… « Peut-être que l’on essaye toujours de faire la même pièce ? » s’interroge-t-il. Si son œuvre est variée, la constance vient de ses danseurs, issus pour la plupart des danses urbaines ou de l’acrobatie et finalement de mondes bien distincts. L’idée est donc de les unir dans leurs formidables différences. « Mes danseurs ressemblent au monde que je souhaite » résume Hervé Koubi. « On ne se ressemble pas et tant mieux… » Une façon de mieux s’aimer, dit la pièce Sol Invictus, que le chorégraphe désigne comme « une déclaration d’amour ». Ce soleil invincible « pointe du doigt ce qu’on ne pourra pas nous enlever » explique-t-il. Et désigne une direction salvatrice. Une histoire d’étincelle et de ténèbres donc, qu’Hervé Koubi fait virevolter sur le plateau en empruntant à Stanley Kubrick la citation : « La vie dont nous faisons partie n’est qu’une étincelle fragile et éphémère face à laquelle probablement l’univers est, et restera, indifférent ». Face à cet accablement, le chorégraphe réagit. Son étincelle devient soleil et face à l’indifférence de l’univers, il faut trouver un sens, un destin commun. Il y a l’amour, bien sûr et la danse qui, unis, façonnent la vie. La danse est politique. Elle est aussi philosophie. « Qu’est ce qu’on fait-là ? » Hervé Koubi ne raconte plus. Il danse et il déclare, l’amour à la danse, celle de l’enfance où l’on se retrouve simplement, celle qui transforme et qui a le pouvoir d’entraîner, celle qui célèbre, qui nous élève, parce que l’autre nous porte, celle qui émerveille. Et ce monde « qui ne va pas très bien » apparaît tout de suite plus simple. Hervé Koubi est dans son rôle, d’artiste qui ne se débine pas à son temps et pressent les ténèbres qui nous menacent. Mais sa danse de la résistance n’est pas contestation. Juste la démonstration que nous sommes vivants. Cet espoir insensé de la victoire rebondit sur le plateau. Les danseurs deviennent capables de prouesses, Beethoven articule les corps en musique avec Steve Reich et d’autres contemporains. Le soleil de la victoire les rend invincibles. Pas une utopie mais un manifeste : aussi vastes que soient les ténèbres, soyons notre lumière.
Rémi Rivière
Il faudra prendre un jour le Temps de recueillir toutes les relations que le festival de danse de Biarritz a noué avec le public et les artistes. Dans cette attente, l’étoile du festival reste sans conteste cette petite ballerine de Zumaia que le Temps d’Aimer n’a pas quitté des yeux durant 36 ans. Elle a atteint le firmament de la danse et revient dans notre ciel comme un rappel de bon augure. Le fondateur du festival, un certain Jakes Abeberry, n’avait jamais oublié les premiers pas de la jeune adolescente sur le plateau de la Gare du Midi, avec le Ballet Victor Ullate. C’était au début des années 90. Le Temps d’Aimer s’est développé depuis et Lucía Lacarra a accroché la lumière, revenant ponctuellement, comme en famille, nous régaler de sa grâce, de sa virtuosité qui emportent tout. « J’ai grandi avec ce festival » dit-elle, en évoquant ces retours au Pays Basque qui la rassuraient et lui permettaient justement de se produire devant sa famille. Ce soir, c’est avec son compagnon qu’elle se produira, ajoutant encore de l’intime pour évoquer l’amour, le grand, celui qui donne son nom en capitale au festival. Lucía Lacarra est revenue vivre à Zumaia et fait famille, pour combler peut-être le manque de foyer lorsqu’elle grandissait dans la danse. Elle a quitté les grands ballets à l’âge de la retraite des grands danseurs, bien avant celle des cheminots, mais continue de pointer, pour elle et pour nous, s’appuyant sur la logistique familiale pour veiller sur sa progéniture et courir le monde. Un visa pour la Chine l’attendait à Madrid, hier, au milieu de son marathon, avant la ligne d’arrivée de la journée dans un fauteuil de la Gare du Midi. A 19 ans, Lucía Lacarra s’envolait déjà pour le Ballet de Marseille de Roland Petit, comme soliste principale. Avec Patrick Dupont comme partenaire, elle est devenue Esmeralda dans Notre Dame de Paris, pour endosser ensuite quatre rôles écrits pour elle par le même Roland Petit, notamment avec Nicolas Le Riche dans Le jeune homme et la mort. De cette expérience, elle retiendra que tout peut se danser dans un style classique et apprendra surtout à occuper la scène émotionnellement. Mais Lucía Lacarra voudra se frotter au répertoire en rejoignant le San Fransisco Ballet, découvrant au passage les œuvres contemporaines des grands maîtres américains. C’est finalement en Allemagne, à Munich, au sein du Bayerisches Staatsballett, qu’elle a travaillé, durant une quinzaine d’années, avec les plus grands chorégraphes européens. Bardée de prix prestigieux, Lucía Lacarra est désormais une jeune quinquagénaire qui poursuit ses projets personnels et collabore avec des chorégraphes, notamment au Pays Basque. Et si elle reconnaît « ne pas avoir à se plaindre », elle se désole en revanche que « la danse est dans la même situation que quand je suis partie ». On pourrait dire l’inverse en observant la danse basque, l’émergence de nouvelles compagnies, ce florilège d’offres et d’initiatives qu’elle fait naître. Mais entendons nous : Lucía Lacarra « aime nos danses et nos racines », accompagne bien des initiatives avec des chorégraphes du Pays Basque et considère qu’il s’agit d’un « enjeu important ». Mais elle a dansé sous les étoiles et regrette les budgets étriqués, le manque de théâtres et de moyen pour développer toutes les danses, du hip hop au classique. « La danse, c’est la danse » tranche-t-elle. C’est finalement son travail qui la mène plus loin. En Chine, donc. Aux Etats-Unis où l’histoire de cette pièce a commencé, lors d’une tournée avec le ballet du danseur basque Jon Ugarriza Basado, créé à Bilbao. A Washington où, en marge de la pièce, elle découvre dans une exposition des milliers de lettres écrites par des soldats en guerre et jamais arrivées à destination. « Un bijou émotionnel », se rappelle t-elle, surtout si elle le compare aux pauvres mails et textos d’aujourd’hui. Avec celui qui partage sa vie, le soliste canadien Matthew Golding, ils avaient aussi une sélection de musique, l’idée d’un coquelicot qui, dans la culture britannique et canadienne, symbolise le soldat tombé. Et finalement un livre qui compilait des lettres d’amour de toutes les guerres, notamment celle de cet inconnu de la guerre de 14 qui conforte sa propre femme pour lui redonner joie et lui recommande de prendre mari. « Et que ce serait-il passé si cette lettre n’était pas arrivée ? » s’émeut Lucía Lacarra. Cet amour suspendu est au cœur de la pièce Lost Letters, écrite à quatre mains amoureuses. Un écran raconte une histoire, sur fond de plage de Zumaia. L’histoire croise celle du plateau, la rejoint ou s’en sépare. Matthew Golding et Lucía Lacarra pratiquent, certes, l’amour académique. Mais relèvent le défi de raconter l’histoire par le sensible. Au-delà des grands rôles qu’elle a pu tenir, notre grande étoile basque trouve son expression propre et vole à l’essentiel dans un flot d’émotions
Rémi Rivière
Bien sûr, l’intitulé n’est pas rassurant. Qui parmi nous a sérieusement envie d’assister à une rencontre organisée par des immortels portant épée, à part d’autres highlanders en vacances à Biarritz ? Pourtant, ce serait une erreur de ne pas profiter, cet après-midi, de l’aubaine. D’abord, parce que les membres de l’Académie des beaux-arts revêtent l'habit de lumières que pour les grandes occasions et comme nous le reste de l’année. Ensuite parce que ces académiciens-là ne pinaillent pas sur la morphosyntaxe ou la sémantique pour accorder le participe passé aux chorégraphies qu’ils ont dansées. Ça, c’est l’Académie française, bien trop occupée à défendre l’écriture exclusive pour participer à un festival de danse en province. Enfin, si toute l’académie des beaux-arts se déplace au Temps d’Aimer, c’est avant tout pour ouvrir leur assemblée d’artistes à notre ronde. Ou de « troubadours » même, qualifie Cyril Barthalois, secrétaire général de cette institution. Une occasion rare puisque sous la belle coupole de l’Académie, en bord de Seine, leur réunion plénière hebdomadaire du mercredi se déroule à huis-clos. Et que peuvent bien se raconter ses éminents représentants de la peinture, de la sculpture, de l’architecture, de la gravure et du dessin, de la composition musicale, de la mise en scène, de la photographie et donc de la chorégraphie ? Rien que dans cette dernière section, taper le bout de gras avec Thierry Malandain, Blanca Li, Angelin Preljocaj et Carolyn Carlson, est déjà une perspective réjouissante. Pour le reste, il y a bien sûr un ordre du jour.
Sous la baguette du chef d’orchestre Laurent Petitgirard, secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts, les immortels ne chôment pas. Ils ont d’abord pour mission de soutenir la création et les artistes. En remettant des prix, en distribuant des bourses, en accueillant en résidence, en soutenant des éditions ou des festivals ou même en déployant un dispositif social pour requinquer les artistes qui seraient victimes d’une sortie de route, par exemple si une épidémie mondiale confinait tout le monde ou fermait les théâtres ou si d’autres devaient fuir les bombardements d’une grande puissance étrangère. On n’est jamais assez prudent pour protéger la création. L’assemblée est également engagée dans la défense du patrimoine artistique, à commencer par le sien qui héberge résidences ou musées. Là encore, l’idée est de faire cohabiter la création artistique avec ces hauts lieux. Avec l’idée d’impulser en complémentarité des dispositifs existants, c’est-à-dire dans les interstices de l’action publique. Car une autre mission de cette valeureuse institution, héritière de l’Académie Royale et placée sous la protection du président de la République, est aussi de conseiller les pouvoir publics. Le dispositif du Pass culture, la question des droits d’auteur ou le statut d’intermittent, sont débattus dans cette assemblée et valent conseil. Un conseil précieux d’ailleurs, puisqu’il permet de porter chaque sujet dans les neuf sections représentées. Bien entendu, ces questions ne sont pas également considérées, selon que l’on est architecte ou musicien. Si l’on questionne par exemple l’intelligence artificielle et son apport à la création, la réflexion traverse toutes les disciplines et la synthèse n’en est que plus précieuse.
Un autre avantage tient au caractère immortel de ses membres. Elus à vie, ils ne font pas campagne et sont donc protégés des postures électoralistes ou démagogiques. D’ailleurs les académiciens sont rarement élus avant 40 ans, ce qui permet aussi à la fonction d’échapper à un plan de carrière. Une fois la renommée acquise, l’enjeu ne peut être que la sincérité et l’engagement. « Ils sont là pour donner », résume Cyril Barthalois en estimant que cette vieille institution « doit se servir de sa stabilité pour être ouverte ». Pour transmettre ou pour aider, sans jugement. Pour partager. Cet altruisme naturel se retrouve dans ces séances décentralisées qui font connaître l’Académie, en y accueillant le public. A Biarritz, Laure Guilbert, correspondante de la section de chorégraphie de l’Académie, présentera également une conférence historique sur la danse et le mouvement sous contrainte. Mais il s’agit aussi d’aller à la rencontre du tissu culturel local. Au Pays Basque, les académiciens ont un programme chargé, entre visite du château-d’Abbadia —propriété de l’Académie des sciences—, de la villa Arnaga et du musée Bonnat-Helleu. Et bien sûr, dans cette belle mission d’accompagnement, ils assisteront en masse au festival, pour entourer Thierry Malandain et « souligner son importance », appuie Cyril Barthalois, dans cette phase émouvante de transition. Ils en feront leur président en 2028. Preuve que l’Institution est bien loin de la bien-pensance qui défendait jadis le conforme en costume brodé.
Rémi Rivière
Le maire de Biarritz, Serge Blanco, n’avait pas fini sa phrase et le public jaillissait déjà dans un tonnerre d’enthousiasme. Avant même le lever du premier rideau du festival, cette ovation, comme le théâtre de la Gare du Midi en connaît parfois, crépitait d’émotions mêlées qui se mesuraient aux minutes supplémentaires. L’excitation d’un prélude à la danse, certes, mais aussi un remerciement sincère et exalté ; ce genre d’encouragements que l’on prodigue à ceux qui prennent la route, quand on se dit de ne pas pleurer. Thierry Malandain, droit dans ses espadrilles, recevait l’hommage avec la même joie nouée, mélancolie de dernière page. Encore un coup de Janus, le Dieu du commencement et des fins, qui malmène si bien le chorégraphe. « Mon départ est un crève cœur et une libération », commente celui qui dirige son dernier Temps d’Aimer et s’apprête à confier la direction du Centre chorégraphique national à Martin Harriague, en janvier prochain. Avec un bilan colossal pour Biarritz, pour la danse au Pays Basque et pour le néo-classique. Plus grand même que la pudeur de Thierry Malandain, qui acquiesce en s’abritant derrière son équipe et son alter ego de l’ombre, un certain Yves Kordian, qui a bâti cette aventure de près de 30 ans avec lui. Un travail d’équipe, donc, qui le rend sensible à cet hommage du public. Lui, répliquera ce soir dans la même Gare du Midi, avec un programme qui lui ressemble : Stravinsky pour les ballets russes, Saint-Saëns pour le ballet français, et l’inusable Boléro du basque Ravel. En espérant atteindre la beauté, comme le point de communion avec le public. Car au fond, Thierry Malandain n’a jamais rien fait d’autre que de traverser des turbulences émotionnelles et d’en restituer la charge au public. Avec son cœur criblé de flèches, il tente d’apporter « un peu de bonheur au monde ». Un combat inégal et surtout sans fin, lorsque ses tentatives de réparation du monde le tourmentent et alimentent le moteur de sa création. « La danse est un combat avec soi-même », résume-t-il. La danse est un combat. Et comme Janus qui n’ouvre son temple qu’en temps de Guerre, Thierry Malandain n’évolue qu’entre guerre et paix. Si les hommages, qui fleurissent en ce début de festival, le touchent, c’est aussi parce que « ce qui a été offert est un combat ». La guerre et la paix offrent finalement peu de répit et la danse n’est qu’oscillation entre Jupiter et Apollon. Le chorégraphe, pétri d’Histoire et d’histoire de la musique, peut bien jouer avec toutes les références : il sait qu’il dirige un « corps » de Ballet et une « Compagnie », ces termes hérités du langage militaire, du temps où Louis XIV confiait aux gens d’armes la mission de revigorer la danse. Il s’agissait justement de se divertir en temps de paix et de « se battre avec élégance » en temps de guerre. A l’heure des drones et des missiles, c’est, au fond, la leçon qu’applique encore Thierry Malandain, en essayant de s’illustrer sur le champ d’honneur. Dans la bataille de Biarritz, il reconnaît « avoir eu la chance de trouver tous les ingrédients » qui l’ont conduit à cette conquête. Pour le reste, on ne se refait pas, il regrette « des choses pas faites » et estime « ne pas en avoir fait assez ». Thierry Malandain ne voit jamais le bon coté du verre à moitié plein. « C’est mon tempérament », souffle-t-il. Ajoutons à cela un petit problème avec l’autorité, une quête de l’idéal indéfectible, une sensibilité à fleur de peau et reconnaissons avec lui que la danse a été l’aubaine de sa vie. « La danse m’a permis de créer mon monde et de chercher l’amour. Même si je reste insatiable. Je cherche un amour inconditionnel qui n’est pas de ce monde. » Cette recherche fondamentale a aussi son prix, celui de la création, qui sollicite l’intime, presse comme un citron, part en guerre, fait la paix, mobilise, fait feu. « La création mobilise trop… », semble-t-il s’épuiser. A 90 ballets au compteur, Thierry Malandain aspirait donc « à une période de calme » après une dernière révérence à la Gare du Midi. C’est raté. L’Académie des beaux-arts compte bien le récupérer comme président en 2028. Et puis l’Opéra de Paris reprendra Nocturne en 2027. Ce soir en tout cas, le chorégraphe marque le coup pour son public. L’Oiseau de feu, Boléro, Minuit et demi… « C’est mon dernier mot », lâche-t-il. « Je ne crois pas que je vais créer de nouveaux ballets », étaye-t-il. « Mais ça ne veut pas dire que je n’ai pas d’idées », sourit-il. Qu’en pense Janus ?
Rémi Rivière
Disons le tout net, ceci n’est pas un spectacle de flamenco. Les amateurs du genre, qui suivront ce soir la piste du Centre chorégraphique national de Grenoble, au théâtre Michel Portal de Bayonne, n’y retrouveront pas leurs petits mais ils reconnaitront sans doute une pulsation, un martèlement familier et l’odeur de poudre du duende qui flotte sur le plateau. La chorégraphe Aina Alegre nous a déjà fait le coup à Biarritz, il y a deux ans, en engageant une sorte d’étude chorégraphique sur les danses basques, réactivant la mémoire des corps, réinterprétant les gestes pour aller à l’essence dans une sorte de fiction dansée. C’est encore avec le filtre contemporain qu’Aina Alegre désosse le flamenco, en retient l’intention comme matière chorégraphique et convoque le fantôme d’une de ses plus illustres représentantes qui, comme beaucoup d’illustres et particulièrement des femmes, purge encore sa peine préventive dans les oubliettes de la grande histoire.
La vie de Carmen Amaya a pourtant tous les ingrédients d’un bon roman d’aventure qui traverse le XXe siècle. Née dans le quartier gitan de Barcelone en 1918, elle devint un phénomène de danse qui s’imposa de Madrid à Paris, de Buenos aires à la Maison Blanche et même à Hollywood. Il faut dire que son style fulgurant, lumineux et tourmenté comme il se doit, imposait un renouveau du genre, en supplantant de façon magistrale les postures masculines, notamment les « zapateados » que l’on croyait réservés aux hommes. C’est dans ce martèlement des pieds, cette rythmique imparable, que sa danse profondément gitane s’est affirmée. Pas à pas.
De ce coup de talon dans la fourmilière flamenco, la chorégraphe Aina Alegre retient l’essentiel et surtout une rythmique, un battement incessant et tribal qui assène et scande, comme la marque de son écriture. Elle ramène à des scènes de liesse sur la plage du bidonville de Barceloneta ou autour d’un feu de joie plein de mystère. Cette idée d’une « danse populaire et communautaire » l’« imprègne », dit-elle. Et se retrouve dans ce travail chorégraphique qu’elle poursuit encore, en ce mois de septembre, à la Nouvelle-Orléans. Mais contrairement à sa précédente digression sur notre bon fandango, cette fois, ce n’est pas tant la danse qui intéresse Aina Alegre, mais plutôt le fantôme de Carmen Amaya, son histoire en pointillé dont subsiste de rares archives, sa mémoire effacée et sa pulsion de vie. Et même la chorégraphe a oublié sa rencontre avec la danse de Carmen. Reste donc une mémoire diffuse et la certitude, pour Aina Alegre, qu’ « elle a hanté {son} désir de danser ». Sans pour autant jamais goûter au flamenco.
Comment établir le dialogue entre deux pratiques de danse ? Comment habiter en dansant une autre danse ? Où s’arrête le flamenco et où commence-t-il ? Dans la fascination d’une figure de la danse, même partiellement effacée, dont ne subsiste peut-être que l’essentiel. En prenant appui sur une image. En convoquant un fantôme. En aiguisant dans cette présence, son désir de danseur et de chorégraphe. En décomposant. En déconstruisant. Et puis en repartant du rythme et de la musicalité. Quelques archives sonores et un imaginaire. Fugace, comme le nom de la pièce. Des percussions, forcément. Le reste est pulsion de vie et de danse. Une danse qui revendique et s’impose, comme Carmen qui dansait pour ne pas mourir, pour conjurer la maladie et qui perdit son ultime combat à 45 ans. La danse comme puissance de vie. Sans guitare sèche pour ne pas coller à la forme convenue. Plutôt un trombone ruisselant qui continue de scander un Boléro de Ravel, martelant une musique interne. Une véritable obsession pour Aina Alegre, pour les corps qui frappent, pour le rythme qui jaillit et fait communauté. A moins qu’il ne s’agisse d’une danse tribale, une incantation qui convoque l’illustre Carmen Amaya, pour la réhabiliter dans l’histoire ou lui demander sa force, la connecter, lui déclarer son amour, lui faire une place au Panthéon de Barcelone en priant du pied Dali, Miro et Tapiès. Et dans le silence revenu, une petite gitane pleine de gloire délivre un message de vie.
Rémi Rivière
Martin Harriague n’a pas fini de nous surprendre. Dans ce festival avec lequel il a noué un rapport intime, sa propre épopée bondissante continue d’y nourrir la chronique. Songez que ce garçon a commencé son métier comme spectateur du Malandain Ballet Biarritz, avant d’apparaître sur une scène amateur de la Grande plage, puis danseur sur la scène de la Gare du Midi avec la Kibbutz contemporary dance company et finalement chorégraphe. A ce rythme, Martin Harriague sera directeur du Centre chorégraphique national de Biarritz en janvier prochain. Mais dans cette attente, il continue de distribuer ses multicartes dans la programmation du Temps d’Aimer en présentant, avec le Ballet de l’Opéra Grand Avignon, deux créations qui n’arrangeront pas les amateurs d’étiquetage et de casiers bien rangés. On savait la palette de cet artiste aussi vaste que son appétit ; on mesure aujourd’hui qu’elle n’a pas encore trouvé de limite. Sur l’échelle ouverte d’Harriague surgissent donc deux séismes de forte amplitude : le premier, sur une forme narrative, galope dans la mythologie sur les traces de ce valeureux Prométhée, qui nous fit don du feu, de la technique mais y laissa son foie. Le second est une introspection sensible sur les rivages lumineux du deuil, du sacré et de l’émotion qui reprend foi. Cette année, Martin nous régale deux fois.
Après avoir convoqué les formes de la politique, de la chanson, du cabaret, sacré le printemps, libéré les sirènes et les marionnettes, plaidé pour la planète et sauvé Gernika, le chorégraphe s’est donc lancé dans une grande fresque mythologique, en retapant les cordes de son arc. « J’avais envie de faire un grand ballet avec Beethoven » justifie t-il. En l’occurrence, l’unique ballet du compositeur, Les créatures de Prométhée, a servi de point d’appui à cette nouvelle version et permis les retrouvailles des 12 danseurs du Ballet de l’Opéra Grand Avignon, avec l’Orchestre national Avignon-Provence. Une façon, pourrait-on croire, de poursuivre l’exploration des grandes figures de l’humanité, après sa saga sur Donald Trump. Blague à part, Martin Harriague a décidé de rompre avec sa fascinante égérie depuis qu’il pleut des bombes sur le monde, mais surtout depuis que ce chorégraphe turbulent est devenu « responsable » assume t-il. En l’occurrence d’une troupe, celle d’Avignon et bientôt celle de Biarritz. « On ne peut pas faire n’importe quoi » soupire t-il, en égrenant d’autres envies sur son chapelet de regrets, mais sans rectifier un inquiétant sourire gourmand. Bon, Jeanne d’Arc ou Don Juan, par les temps qui courent…
Donner de la joie
« De toute façon, face à l’état du monde, je n’ai plus envie de faire de la provocation, mais de donner de la joie » se reprend-il. Un renoncement aux formes politiques ? N’exagérons pas. « L’acte de création va à l’encontre de l’acte de destruction » recentre t-il. Contre la nouvelle marotte de certains élus à imposer des « œuvres neutres », on peut toujours hausser les épaules en rappelant que « même les œuvres classiques sont politiques ». « Etre poétique, c’est être politique » balaye Martin. Exemple, au fond, avec ce Prométhée qui nous parle depuis 3000 ans de nous, de la figure du héros, de la gloire des anti-héros, du feu qui embrase nos forêts en été, du rapport au père, d’un Dieu qui donne le feu et le reprend, du sacrifice, du don d’organe, de l’ordre divin et de la colère de Zeus. Naturellement, le livret de Beethoven est devenu une lointaine trame et se prolonge par le supplice consenti de Prométhée —dont le foie est dévoré chaque matin par un aigle— et sans doute par une réflexion plus brûlante sur la pertinence d’avoir donné le feu à l’homme et les moyens de son développement pour, finalement, cramer la planète. Zeus avait peut être raison de confisquer les conditions de notre développement. La danse, pour le coup très technique, ne plaide pas dans ce sens. Elle rentre dans la partition comme une mécanique et réfute, dans sa narration, la forme théâtrale. Une horloge sensible.
Cette traduction de l’harmonie, presque « obsessionnelle » reconnaît Martin Harriague, se retrouve au plus juste dans cette autre pièce présentée au Temps d’Aimer. Mais avec Awen, traduction sonore de Aouen, —la vieille cité d’Avignon—, le chorégraphe plonge davantage dans la danse et dans la musique. Créée pour la Chapelle du palais des papes, à Avignon, son acoustique haute de plafond et sa majesté, Awen fait corps avec la musique du compositeur américain Eric Whitacre et flirte avec les rivages de l’amour et de la mort, là où le sacré emporte tout. Une musique puissante, émouvante et personnelle. Et une danse qui, comme la vie, ne tient qu’à un fil et rappelle le duo amoureux sensible de Crocodile, que Martin Harriague présentait il y a deux ans au Temps d’Aimer. Car force est de constater que, dans la grande diversité des recherches chorégraphiques de Martin, la plume est affûtée et son écriture s’affirme et se singularise dans une grande variété de couleurs.
Rémi Rivière
A l’heure où le festival entame son premier week-end, il est plus que temps d’en rappeler quelques fondamentaux. Que nous sommes au Pays Basque, que la danse y a une fonction sociale importante et que le samedi soir, alors on danse… La formule est un peu désinvolte si elle prend l’intonation sévère du slogan, intimidante même, dans un festival résolument professionnel qui voit défiler de biens grands ballets et des compagnies de renom. Pourtant, l’éclosion du Temps d’Aimer, Pourtant, l’éclosion du Temps d’Aimer, il y a 36
ans, son Big Bang, n’est qu’un frottement entre deux mondes de la danse, une déflagration des plus grandes
compagnies internationales et des troupes basques, notamment nourries de la pratique amateur. Une danse qui occupait déjà les rues et les frontons comme elle clôturait les concerts ou les fêtes de village. A son arrivée à Biarritz, il y a près de 30 ans pour y faire naitre un Centre chorégraphique national, Thierry Malandain clamait déjà qu’il n’était pas sur une terre vierge. Mais c’est Jakes Abeberry, le fondateur de ce festival, qui, le premier, choisit de confronter sans complexe la danse basque et la « grande culture ». Big Bang. De cette étincelle originelle découle de nombreuses applications concrètes qui contribuent à écrire l’histoire de la danse basque, sa sauvegarde, sa pratique traditionnelle et son évolution contemporaine que le festival a toujours accompagnée. Et c’est une petite armée qui vient le rappeler aujourd’hui, constituée de 150 danseurs basques en costumes rutilants, drainant dans son sillage le plaisir jouissif de partager leur émotion dans une rafale de bal. Le temps des amateurs en somme. De ceux qui aiment et se tiennent bien loin de l’amateurisme. Car au fond, la pratique amateur au Pays Basque ne diffère vraiment de la scène professionnelle que par une frontière ténue, comme d’ailleurs, la plupart des frontières basques. Et celle-ci continue de s’effacer à mesure que la danse basque monte en puissance. Le Temps d’Aimer en est un exemple frappant en programmant cette année de nombreuses compagnies contemporaines, dont la plupart des chorégraphes sont issus de la danse traditionnelle basque. Ce vivier de création nourrit bien sûr le monde professionnel, d’une manière presque naturelle, comme n’importe quel club de rugby de Bayonne ou de Biarritz puise dans sa jeunesse de la chair à mêlée. Mais pour rester dans le registre sportif, ce n’est pas la professionnalisation qui fait le champion ni la rémunération qui permet de lever des coupes. Pas plus tard que ce soir, au Théâtre du Colisée, le danseur Mizel Théret pourrait également illustrer ce propos et brouiller encore davantage cette mince ligne de démarcation. En évoquant ses 10 années où il était danseur de profession, au début des années 80, il retient désormais « un assèchement » de sa passion, une mécanique qui broie la création, entre productivité imposée et contrainte des subventions. « Je n’ai pas voulu rester dans ce système », explique-t-il aujourd’hui. Ce n’est qu’en se découvrant une passion pour l’éducation et en embrassant la carrière d’instituteur qu’il a pris son envol dans la danse, devenant le chorégraphe prolifique que l’on sait, éternel amateur pour les institutions, solide professionnel sur les plateaux. « Maintenant, je m’estime pro », sourit-il. Et d’introduire la notion d’« artistiquement professionnel ».
C’est dans ce registre que le programme Dantzari Topaketa, qui se tient aujourd’hui au parc Mazon, pourrait le mieux trouver son sens. 150 danseurs amateurs donc et une démonstration de force de la danse traditionnelle, tant par la technique que par les costumes élaborés par Maritzuli. Car nous sommes loin de la représentation de fronton pour touriste enthousiaste. « La danse traditionnelle n’est pas figée », rappelle Roger Goyeneche, à l’origine de cet ambitieux rendez-vous avec la compagnie Leinua. Ce danseur et meneur en veut pour preuve cet Ezpata dantza que promettent les 40 danseurs de la compagnie Duguna de Pampelune et qui laissera pantois plus d’un danseur basque. Car si cinq compagnies de danse traditionnelle convergent aujourd’hui à Biarritz, c’est aussi pour échanger et fusionner, se confronter et apprendre. Leinua présentera par exemple Omenaldiko dantza, une nouvelle danse d’hommage qui, entre l’auresku et l’agurra, se taillera peut-être sa fonction dans la tradition basque. Et s’il peut sembler curieux d’inventer une tradition, c’est oublier un peu vite qu’elle est vivante et qu’elle ne demande —à condition d’en avoir une connaissance profonde— qu’une application dans la société du moment. A l’inverse, si la confusion des danseurs et danseuses basques dans des costumes non genrés peut sembler tomber sous l’injonction de notre temps, « rien n’est moins moderne » dans la danse basque qui s’en jouait déjà dans ses rituels ancestraux. On peut encore citer quelques reprises de pas originels qui seront au menu de ce rendez-vous. Mais le principe, au fond, reste dans cette explosion collective qui définira aujourd’hui la pratique amateur, et entrainera dans sa ronde les vrais amateurs de la danse, dans des mutxiko bien sûr, mais aussi, la nuit tombée, dans le désormais fameux bal funky de Skorp. Le Temps d’Aimer fait danser son public. Et Gilles Schamber qui, durant une décennie, a entrainé les amateurs comme des pros au sein de l’Université du mouvement, ne pourra qu’éclairer cette lisière foisonnante.
Rémi Rivière
Y a t-il un pilote dans cet aéronef ? Au deuxième jour du Temps d’Aimer, la question, qui semblait insolite au moment d’embarquer, se pose avec une résonnance particulière. Non pas pour le festival en soi, dûment chapeauté par une foule d’élus, de ministres ou d’académiciens dès son décollage hier soir, mais pour cette jeune création en pleine ascension qui, avec une ferveur de sans-culotte, réfute joyeusement toute tête qui dépasserait. Cette manière de faire collectif annonce pourtant moins une remise en cause des hiérarchies qu’une volonté de faire corps ou d’inventer. Standing ovation, hier soir, de la Gare du Midi bondée, pour le maitre artistique incontesté des lieux, Thierry Malandain, qui tirera sa révérence à Biarritz cet hiver. Mais si la danse est une discipline qui réclame bien souvent une direction chorégraphique, de nouvelles perspectives se mitonnent désormais à plusieurs toques dans les cuisines des créations.
Le phénomène est notable au sein de cette édition du Temps d’Aimer. Il peut être simplement affaire de jeunesse dans la genèse des compagnies. Ou s’inscrire dans la longue tradition des créations collectives qui ont jalonné l’histoire de la danse depuis plus d’un siècle, érigeant les processus de création collaboratifs contre les carcans du ballet ou comme méthode structurée pour réinventer la danse. Sauf que l’émergence de ces collectifs de danse à Biarritz cette année est bien plus instinctive et spontanée que théorique ou politique. Comme le soupçon d’un changement social ou culturel. Le collectif Led Silhouette en a même fait une pièce, collective donc, qui sera présentée ce soir au théâtre du Casino Municipal. Halley est une histoire furtive de comète qui, entre deux passages, piège une humanité presque uniforme pendant 75 ans. Ambiance spatiale avec toute l’apesanteur qu’il faut pour élaborer des stratégies de fuites. « Les années passent, le monde change, mais nous continuons peut-être à tourner autour des mêmes choses » interrogent Jon et Martxel, ses artisans. Bien sûr, comme dans l’épopée de l’humanité, l’issue ne peut venir que d’une collaboration. Cette pièce saisissante, qui révèle la jeune compagnie navarraise, annonce un programme en même temps qu’une esthétique clinquante : « Nous cherchons cette fissure, cette brèche qui nous permettrait d'avancer, car nous croyons que seule une démarche collective peut nous offrir une issue », clament Jon et Martxel, comme le manifeste d’une création à plusieurs mains.
Cette hiérarchie horizontale —de « Kaiolar », diraient nos bergers basques—, a ses règles, ses contraintes et ses avantages. Au-delà des duos emblématiques qui ont influencé la danse à quatre mains, dépasser le couple nécessite de cimenter solidement une amitié. C’est le cas bien sûr du collectif Bilaka, ses quatre cerveaux et ses huit pieds qui ont appris à se connaître, à s’écouter, à partager et répondent ensemble à la presse comme une seule voix. Pour prendre des décisions et trancher, « ça passe beaucoup par la confiance et le ressenti », résument Zibel, Oihan et Arthur, qui présenteront donc leur création commune, Dirau. Même son de cloche du côté de Lou, Amélie, Elisa et Marine qui s’imposent de « maintenir des liens », de « s’écouter » et de « communiquer le mieux possible ». Ces amies et collègues du collectif Ibawa vivent ensemble au camping à Hendaye, y travaillent selon des horaires aménagés par leur administratrice Adélaïde et y créent donc la pièce Gaua, qui sera présentée ce soir à Saint-Palais et dimanche à Biarritz, lumière noire de sorcières basques.
« Il y a une écoute naturelle entre nous », abonde Antoine, du collectif biarrot Unima, qui présentera dimanche Homing in à Biarritz et Saint-Pée-sur-Nivelle. Cette convention collective impose sans doute une autre règle. Dans ces quatre formations, les danseurs sont issus du même moule, traditionnel basque, contemporain ou classique. Ils ont un même vocabulaire complice et se comprennent par le corps et par l’esthétique. Et la même difficulté, celle de trancher, de retenir ou d’écarter. « Nous sommes quatre chorégraphes qui dansons » explique Ibawa. Malgré les miroirs ou les captations vidéo, les chorégraphes n’ont qu’une vision de l’intérieur. Une sensation. Et un besoin de « confronter au regard extérieur » ajoute Bilaka. Un regard de confiance, bien sûr, mais un regard sans pudeur. Ils ont tellement confronté, défendu, débattu, que leur propos est solide. Et qu’ils défendent individuellement le groupe sans que celui-ci n’efface aucune personnalité. Cette négociation collective fait aussi grandir chacun. C’est en cela que leur création se singularise et innove. Les quatre compagnies représentent aujourd’hui l’émergence d’une nouvelle scène du Pays Basque.
Rémi Rivière
C’est parti comme en 36. Trente-sixième édition du Temps d’Aimer la danse et une première victoire en chantant, ce soir au théâtre de la Gare du Midi, avec l’avant-première mondiale de Benjamin Millepied. L’ancien directeur de la danse de l’Opéra national de Paris et danseur étoile du New York City Ballet, ouvrira cette édition avec une étonnante pépite, constituée de neuf danseurs autour de la chanteuse November Ultra, révélation féminine aux victoires de la musique il y a trois ans. Un objet singulier, comme « une expérience totale », promet le chorégraphe au public biarrot. Mais une pièce qui flirte d’abord avec le pêché mortel de la chanson et des mots, dans une discipline qui, justement, cultive l’art de l’allégorie. Il faut dire, à sa décharge, que Benjamin Millepied sait marcher sur un fil et osciller entre ce que la chanteuse pop raconte de sa vie et s’en éloigner tout aussi harmonieusement. Il l’a déjà démontré en mettant en danse les chansons de Jeff Buckley ou plus récemment de Barbara. Le rapport à la narration, il s’y frotte tout autant avec Brahms, dit-il, pour une création prévue l’an prochain. Il est donc question de « plonger dans la musique » et plus encore « dans le monde très doux » d’une chanteuse que Benjamin Millepied compare volontiers à la petite ville californienne de Summerland, entre los Angeles et Santa Barbara, cette poignée de maisons au ras de l’océan pacifique où il a vécu. Des souvenirs, une lumière, une harmonie. Une grande liberté qui délivre les corps, se joue des genres, devient fluide et dans le miroitement de la nostalgie, clame l’utopie. C’est reparti comme en 36…
Dans ce grand soir baigné de lumière, la chanson dit l’air du temps. Quand le chant rentre dans la danse, on en fait plutôt un opéra. Mais la chanson débarque sans manière dans cette édition du Temps d’Aimer, comme si la musique s’imprégnait des mots de notre temps. On peut danser un poème, habiller son corps d’une idée, habiter des paroles, dialoguer son corps. Il n’empêche que l’effraction de la chanson dans ce festival prend le risque de la vanité des mots, tranchants et précis, qui peuvent tailler en pièce le message des corps. Sauf à en faire vibrer les propos, dans l’intimité des mots, en prenant le verbe au corps, ce que tente Martin Harriague, funambule sur une corde sensible. Dans Awen - The Sacred Veil, qu’il présentera samedi à Biarritz avec l’Opéra Grand Avignon, le chorégraphe ose le dialogue avec le compositeur américain Eric Whitacre, lui donne corps et devient instrument. Dans le livret du spectacle, il a glissé les paroles du musicien pour mieux prendre langue sur scène et appuyer son propos. Danser sur des mots requiert inventivité et audace. Eviter le comique du mime pour aller à l’essence. C’est aussi le propos de Mathieu Geffré qui, dans une écriture engagée, présentera le vendredi 18 septembre un duo sensible porté par la voix écorchée de Nina Simone. I put a spell on you finit par ensorceler le plateau, dans cette pièce justement intitulée What songs may do, comme si le questionnement de la chanson trouvait une réponse corporelle résolue. Celle de l’amour, sans doute, si la musique seule ne suffit pas ou, à l’inverse, si les mots sont si impuissants à en exprimer la plénitude, qu’ils doivent être embrasés par la danse. Le chorégraphe allemand Marco Goecke, figure emblématique de la scène contemporaine, propose cette lecture dans la pièce Woke up blind, en clôture du festival, avec le Ballet de l’Opéra national de Bordeaux. Il ne convoque pas la chanson mais en fait une matière de travail indifférente, comme une musique, pour peu qu’elle résonne en lui et délivre son impulsion. En l’occurrence, c’est encore le regretté Jeff Buckley qui, de sa voix habitée, hante le plateau et met le chorégraphe à nu. « L’une des fonctions de la voix est de prolonger l’émotion » résume Oihan Indart. Le danseur de Bilaka participe à double titre à ce chant partisan, en présentant en solo un cabaret queer sous les traits de Martzelina, genre de petite fille trash de Ramiro Arrue, pour laquelle « le chant est évident » et sans doute affaire d’hérédité. Plus près de la danse, c’est au sein de Bilaka, qui présentera Dirau, que la réflexion sur le chant s’immisce, comme un vecteur émotionnel à la fois plus vigoureux et plus fragile, qui bouscule les corps mais finit par s’effacer, façon condiment que l’on rajoute modérément. Un exhausteur de goût ou un piment d’Espelette puisque le groupe, issu de la danse traditionnelle, reste intimement lié au chant. Toute l’histoire d’un peuple qui chante aussi au pied des Pyrénées et que balaie Jone San Martin dans la pièce Ots, ce mardi 15 septembre à Biarritz. La chorégraphe du Gipuzkoa, imprégnée de danse basque et interprète de William Forsythe, revisite, avec le groupe Haatik, le patrimoine du label Herri Gogoa, premier label discographique du Pays Basque, né dans la clandestinité sous le franquisme. Un voyage du corps pour dire les émotions mêlées de ces voix qui se sont tues, qui ont fait résistance, qui ont opposé la langue et la poésie, et puis galvanisé, brandi, érigé, entrainé. Jukebox euphorique. Blind test nostalgique. Dans la jouissance de la danse, on se dit qu’un peuple qui chante est vivant, du premier cri au dernier souffle. Cette parenthèse salutaire dit la vitalité d’un festival populaire qui fait front. 80 rendez-vous dans une célébration de 11 jours. La danse et le chant ont un programme commun qui plonge dans les émotions collectives. Myriam Naisy en fera un duo le samedi 19 septembre entre une chanteuse et une danseuse. Et même la Compagnie Skorpeidon ouvrira son bal, ce samedi, en invitant C.JM’S, heureux finaliste de l’émission The Voice. Il y a des signes. Le Temps d’Aimer prend de la voix.